5

Huy trouva facilement la maison d’Ipour, une grande bâtisse blanche de cinq étages située sur la place du port. Ses hautes fenêtres étroites étaient soulignées d’ocre pour donner l’illusion d’encadrements de bois. Cependant, les montants et les tablettes étaient de pierre tendre, et le reste de la façade, en brique crue plâtrée puis blanchie à la chaux. Au rez-de-chaussée, la peinture pelait sur les murs d’une propreté douteuse. Si la taille de cette maison dénotait la richesse et l’influence, son état de décrépitude signifiait soit que le propriétaire ne pouvait assumer les frais d’entretien, soit qu’il était pingre.

Du pommeau de sa canne, Huy frappa à la porte et entendit aussitôt des aboiements à l’intérieur ; ceux-ci furent bien vite étouffés et suivis d’un bruit de verrous. La porte s’entrouvrit sur un visage maigre. Un instant plus tard, elle s’ouvrit toute grande, car Huy avait eu soin de revêtir sa tenue officielle et de se faire escorter par Psaro, dont la haute taille ne manquait jamais d’imposer le respect.

Le portier leur recommanda de se baisser pour passer sous la voûte et les fit entrer dans une petite cour aux murs couverts de plantes exubérantes. Dans un grand renfoncement clos par une solide barrière de bois, deux molosses, figés comme des statues dressées côte à côte, observaient Huy de leurs yeux jaunes et froids.

Le portier hésita, considérant tour à tour Huy, Psaro et les chiens. Il se demandait visiblement s’il devait prier les visiteurs d’attendre ou les faire pénétrer plus avant dans la maison. Il opta pour la seconde solution et, les invitant à franchir un autre passage voûté, il les conduisit dans une pièce tout en longueur, dont la terrasse surplombait un jardin bien entretenu. Alors il posa sur Huy un regard interrogateur.

« Je viens voir Sénofer et Méten, dit le scribe. Kamosé les a informés de ma visite.

— Oui, dit l’homme. Tu es le scribe en chef Huy. Ma femme t’a aperçu dans la rue hier et a supposé que c’était toi. Sénofer est ici. Je vais le prévenir de ton arrivée. »

Mais il s’arrêta sur le seuil et se retourna.

« Ne sois pas froissé, pour les chiens. Ils appartenaient à mon maître, Ipour. Ils sont nerveux, car ils sentent qu’il n’est plus.

— Je ne suis pas froissé. J’ai l’habitude des chiens. En fait, j’en ai, moi aussi.

— J’en suis heureux, dit le portier, soulagé. Ce sont de braves bêtes. »

L’homme avait un air timide, comme s’il rassemblait son courage pour solliciter une faveur.

« Qu’y a-t-il ? demanda Huy.

— Sénofer veut les faire abattre. Je lui ai proposé de m’occuper d’eux…

— Je lui parlerai. Mais c’est lui qui commande, à présent. »

L’homme s’inclina et les laissa. Le scribe parcourut la pièce des yeux. Sous le plafond haut, une frise développait un thème marin, mais, à la différence de celle qu’il avait observée chez Kamosé, les poissons étaient représentés au milieu de papyrus où des canards prenaient leur essor. De toute évidence, le Delta et la Grande Verte avaient occupé une place égale dans le cœur d’Ipour.

Peu après, un serviteur apporta une petite table chargée de vin et de gâteaux en équilibre précaire. Presque sur ses talons entra un jeune homme élancé qui avait vu environ vingt cycles de saisons. Huy remarqua que tout en lui était allongé. Ses pieds, dans des sandales blanches à l’extrémité recourbée, étaient longs et étroits, de même que ses doigts, particulièrement effilés. Ses mains semblaient trop fragiles pour être utiles. On eût dit qu’il n’avait pas de muscles tant ses bras et ses jambes paraissaient languides. Son crâne était rasé et, à l’exception de longs cils sombres, on ne voyait aucune trace de pilosité sur son corps. Ses yeux dénués d’expression étaient aussi clairs que ceux de Kamosé, mais violets. Il portait un simple pagne blanc retenu par une fine ceinture d’or. Il s’avança et s’arrêta net à quelques pas de Huy, auquel il adressa un sourire qui, sans être amical, n’était pas hostile.

« Ta présence honore ma maison. Je regrette que cette rencontre n’ait pas lieu en des circonstances plus heureuses.

— Je suis navré pour ton père.

— Et moi pour ton fils.

— C’est à son propos que je suis venu.

— J’aurais voulu t’aider, dit Sénofer, esquissant un geste délicat de ses mains élégantes avant de jouer avec l’extrémité de sa ceinture. Hélas, je sais seulement qu’il est parti pour la guerre. La dernière fois que je l’ai vu, il embarquait.

— Comment était-il, alors ?

— Comme à son habitude. »

Huy sourit.

« J’ignore ce que cela veut dire. »

Sénofer le fixa, un peu surpris, puis le sens de cette remarque lui apparut.

« Bien sûr, je comprends. Quel manque de tact de ma part !

— Lorsque je l’ai vu pour la dernière fois, ce n’était qu’un tout petit enfant.

— Je suis certain que tu aurais été fier de lui.

— Tu en parles comme s’il était mort.

— Pardonne-moi. Pourtant, cela ne vaut-il pas mieux, puisque c’est sûrement le cas ? Je n’ai nulle intention d’être cruel ; moi aussi, je pleure un être proche. Il importe de les imaginer goûtant la félicité éternelle, où nous les retrouverons le jour venu.

— Si Héby est mort, j’aimerais savoir qu’il repose en paix. Je souffrirais de penser que son ka erre dans le désert, sans refuge, contraint de se nourrir d’immondices et d’eau croupie. »

Sénofer exprima son impuissance par un autre petit geste maniéré. Visiblement, son répertoire de paroles consolatrices était déjà épuisé.

« Il faut sculpter une statue à son image.

— Sa mère y veillera.

— Néanmoins, tu conserves des doutes ?

— J’aimerais être sûr qu’il est mort, avant de le pleurer.

— La résignation procurerait du repos à ton cœur. Où serait-il, s’il était vivant ?

— Sa mère ne croit pas qu’il soit mort.

— Est-ce sa raison qui lui parle, ou prend-elle ses désirs pour la réalité ? »

Aussitôt, comme embarrassé par son franc-parler, Sénofer ouvrit et ferma la bouche d’une manière qui évoquait assez un poisson. Pour se justifier, il ajouta :

« Je suis prêtre. Ma charge me permet de m’exprimer librement, même devant des hommes plus mûrs et de rang plus élevé. Je cherche à aider, non à blesser.

— Je ne suis pas blessé », répondit Huy, songeant qu’il n’était pas aidé non plus.

Les deux hommes s’assirent et, par politesse, le scribe se servit un peu des mets apportés par le domestique. Sénofer ne se joignit à lui ni pour manger ni pour boire, et Huy ne tenta pas de rompre le silence. Il examinait la pièce, cherchant il ne savait quel indice sur la personnalité de l’ancien propriétaire. Mais elle avait l’anonymat d’une salle d’attente dans un édifice public et ne lui apprit rien. Même l’atmosphère était neutre.

« Parle-moi de ton père.

— Pauvre homme ! Il n’aurait pas dû connaître une mort si violente.

— Qui devrait connaître un tel sort ? »

Sénofer lui jeta un coup d’œil indéfinissable.

« Un soldat peut s’y attendre et un assassin le mériter.

— De même que celui qui inspire la haine.

— En effet. Mais cette définition ne s’applique pas à mon père.

— Il a été assassiné avec une rage peu commune.

— L’attaque était due au hasard.

— Néanmoins, elle est restée un acte isolé. En bonne logique, si un commando khabiri avait fait incursion dans la ville, il aurait commis plus de dégâts avant de repartir.

— Tu trouves que le dommage n’est pas suffisant ? Tuer le grand prêtre d’Amon… Imagine l’effet sur le moral de la population !

— Loin d’être démoralisée, elle a pu le ressentir comme une ultime provocation, un acte désespéré de la part des Khabiri. La guerre est presque gagnée. La fin tragique de ton père n’y changera rien.

— Il était le pivot de la communauté.

— Qui lui succédera ?

— Il reste à en décider. Un messager est parti pour la capitale du Nord. Entre-temps, ce fardeau retombe sur mes humbles épaules.

— Tu crois vraiment que les Khabiri sont les auteurs de cette attaque ?

— Bien sûr. Qui d’autre ? répliqua Sénofer sans pouvoir dissimuler son agacement. Je sais, scribe Huy, que Kamosé t’a chargé d’enquêter sur le meurtre de mon père. Et je t’avouerai que je me demande pourquoi.

— Étaient-ils très liés ?

— Dans la mesure où ils étaient les dirigeants de la cité.

— Kamosé veut en savoir plus sur cet incident, qui a troublé l’ordre public. Cela semble normal, non ?

— Si tu n’étais pas venu, les choses en seraient restées là.

— Dis-moi : il paraît que cette maison a été cambriolée, avant la mort de ton père ?

— Oui, répondit Sénofer. Mais cela n’a aucun rapport. »

Huy l’observa pensivement. Pourquoi le prêtre se montrait-il si détaché ? Son attitude pouvait signifier qu’il n’éprouvait pas spécialement d’affection pour le disparu – ni, peut-être, pour personne. Mais c’était son manque de curiosité qui surprenait le plus Huy. Il chercha une explication dans son cœur sans en trouver aucune. Sénofer semblait aussi dénué de personnalité que la maison qu’il habitait. Quel genre d’homme avait été Ipour ? Ce n’était pas par son fils qu’il le découvrirait.

« Ta mère est-elle là ? »

Sénofer se raidit et Huy perçut comme un froid.

« Elle s’est installée dans une petite maison, dont la taille lui convient mieux. Mais elle ne te recevra pas pour le moment.

— Je ne me serais pas permis de le suggérer.

— Elle pleure mon père. Sa disparition l’a beaucoup affligée.

— Je respecte sa douleur. »

Sénofer agita les mains comme pour se livrer à une incantation et posa sur Huy ses yeux violets.

« Les circonstances entourant la mort de mon père ne donnent lieu à aucune spéculation. Je ne peux, ni ne veux m’élever contre les instructions que tu as reçues de Kamosé mais, si tu me permets un conseil, concentre-toi avant tout sur ce qui est arrivé à ton fils. Voilà où réside le mystère, si toutefois il y en a un.

— Tu as raison, soupira Huy. Je suis né, pour mon malheur, avec un esprit curieux.

— C’est assurément une malédiction. La curiosité est toujours source d’insatisfaction. Suis le conseil d’un prêtre et efforce-toi de la dominer.

— J’aimerais parler à ton frère.

— Il n’est pas là.

— N’était-il pas également absent le jour où Héby a quitté la ville ?

— Il avait à faire ailleurs. La présence de l’armée nous impose un surcroît de travail.

— Je le conçois. Ah ! J’aimerais aussi voir la flotte du temple.

— Pour quelle raison ?

— Je m’intéresse aux bateaux.

— Les navires qui ne sont pas en transit se trouvent sur les quais d’Amon. N’importe quel passant te les indiquera. Au cas où tu aurais envie de monter à bord, je vais te remettre un laissez-passer que tu montreras au capitaine du port.

— Je t’en suis reconnaissant. »

Huy sentait que son hôte attendait son départ avec une impatience croissante. De toute façon, il n’y avait plus rien à en tirer. Mais pourquoi Sénofer était-il si nerveux ? Craignait-il d’avoir un autre visiteur, qu’il préférait que le scribe ne rencontre pas ?

« Je voudrais m’entretenir de mon fils avec Méten.

— On le trouve généralement chez le marchand Douaf, de l’autre côté de la place.

— Ton frère vit-il ici ?

— Oui. La maison est bien assez grande pour nous deux.

— Est-il chez Douaf, à présent ?

— Je ne sais pas. »

Huy était arrivé au bout de ses questions quand il se rappela les deux molosses de l’entrée.

« Ton portier m’a dit que tu comptes faire abattre les chiens de ton père.

— C’est exact.

— Il m’a prié de te demander de les épargner.

— L’insolent ! Non, c’est hors de question. Seul mon père savait s’en faire obéir.

— Cet homme serait prêt à s’en occuper.

— Je regrette, scribe en chef Huy. Ce problème-là ne te concerne en rien. »

Il ne restait à Huy qu’à prendre congé, ce qu’il ne manqua pas de faire. Il donna le signal du départ à Psaro, qui avait rempli à la perfection son rôle de serviteur attentif mais silencieux. Sénofer le pressa de rester, de reprendre un peu de vin ou de nourriture, cependant son soulagement que l’entretien fût terminé ne faisait pas de doute. Le prêtre croyait-il l’affaire définitivement close ? Son attitude le suggérait et Huy ne jugea pas utile de le détromper. Qui sait, peut-être avait-il raison ? Peut-être était-ce stupide d’enquêter sur la mort d’Ipour. Elle n’avait aucune corrélation avec la disparition d’Héby, qui était la priorité du scribe. Ay ne lui avait pas accordé un congé illimité, et d’autres problèmes l’attendaient dans la capitale du Sud. La solution la plus simple et la plus intelligente serait de dire à Kamosé que la mort d’Ipour était un acte gratuit. Cela contrariait le scribe, pourtant, au même titre que la condescendance et l’embarras de Sénofer l’intriguaient. Il se demandait si Méten l’éclairerait mieux sur la personnalité du défunt.

En sortant, il plissa les yeux, aveuglé par le soleil, et s’éloigna avec soulagement de chez le prêtre. Il contempla les bâtiments alentour et tenta de déterminer quelle était la demeure de Douaf. Il traversa la place vers le bord de mer et scruta l’horizon. Le vent était tombé et les navires immobiles semblaient pris à tout jamais dans un élément aussi dur que le verre.

« Et maintenant, où allons-nous ? s’enquit Psaro.

— Nulle part. »

Huy reconnut le Taureau-Sauvage et s’en approcha. À bord, les matelots s’affairaient en attendant l’heure propice pour reprendre le Fleuve. Il les observa avec intérêt, sans pouvoir réprimer le désir de partir avec eux. Il détestait l’atmosphère confinée et étouffante de cette ville. Il lui en coûtait de l’admettre, tant cela lui semblait puéril, mais il avait le mal du pays. Ses retrouvailles avec Aahmès exacerbaient son sentiment de solitude. Elle lui était devenue étrangère et il avait la quasi-certitude qu’il en aurait été de même avec Héby. Tenait-il réellement à revoir son fils ? Cherchait-il honnêtement une piste ou, au plus secret de lui-même, ne s’en sentait-il pas le courage ? À contrecœur, il se détourna du vaisseau et croisa le regard de Psaro.

« Toi aussi, tu as envie de rentrer à la maison ?

— Oui.

— Cela viendra bientôt. »

Ils traversèrent la place en sens inverse et retournèrent lentement chez le gouverneur.

 

Sénofer se détourna de la fenêtre d’où il avait suivi les deux hommes des yeux.

« Il ne va pas chez Douaf, constata-t-il à haute voix.

— C’est aussi bien, répondit un jeune homme en entrant dans la pièce.

— Tu n’étais pas prêt à le rencontrer.

— Pourquoi serais-je intervenu ? Tu avais la situation parfaitement en main. Quel à-propos, quel sens de la repartie ! »

Méten, plus petit et plus mat que Sénofer, vint se servir un gobelet de bière rouge. Ses gestes vifs contrastaient avec la langueur de son frère. Ignorant ses sarcasmes, Sénofer remarqua :

« Tu brûlais d’envie d’entrer.

— Et donc, tu as prétendu que je n’étais pas là.

— Lorsqu’on nous a annoncé sa visite, moi, ton frère aîné, je t’ai senti inquiet et nerveux. J’ai montré de l’indulgence envers tes sentiments.

— C’est qu’il fallait avant tout nous mettre d’accord.

— Nous en avons eu largement l’occasion. Il est en ville depuis deux jours.

— Qu’allons-nous lui apprendre ?

— Nous n’avons pas à lui révéler quoi que ce soit. »

Méten ingurgita sa bière hâtivement, comme s’il était impatient de s’en débarrasser. Il reposa brutalement le gobelet vide, qui se renversa sur la table.

« Pourquoi a-t-il fallu qu’il vienne ici ?

— Il cherche son fils.

— Qui aurait pu le prévoir ? fulmina Méten. Ils ne s’étaient pas vus depuis près de quinze ans ! Héby ne parlait jamais de lui !

— Il n’en avait aucune raison.

— Son père peut-il encore se soucier de lui, après toutes ces années ? Huy est un haut fonctionnaire. Pourquoi perd-il son temps en venant ici ?

— Son séjour sera bref.

— Qu’allons-nous faire ?

— Nous n’avons rien à craindre. Que pourrait-il découvrir ?

— Il pourrait apprendre avant nous ce qu’est devenu Héby, par exemple.

— Héby est mort.

— Je voudrais partager ta confiance.

— Tu trembles devant des ombres, répliqua Sénofer avec mépris. Héby était des nôtres. »

Méten s’approcha de la fenêtre et regarda le port. À bord du Taureau-Sauvage, les marins hissaient la grande voile carrée. Ils avaient senti le changement presque imperceptible qui annonce la fin du jour. Une brise légère s’était mise à souffler et la vie reprenait.

Incapable de tenir en place, Méten se tourna vers son frère.

« Confions à Huy ce qui a mené notre père à sa perte.

— Pas question ! Nous en avons discuté mille fois. Je me refuse à y croire.

— Tu parles comme si la mémoire d’Ipour était sacrée, reprocha Méten.

— C’était notre père !

— Oui. Et tu espères que la capitale du Nord te confirmera comme son successeur… ce qui n’arrivera pas si la vérité éclate au grand jour.

— Tu ne feras rien sans mon consentement. De toute façon, ce serait ta parole contre la mienne. Personne ne te croirait.

— Tu oublies ses victimes. »

Sénofer le regarda sans mot dire.

« L’une d’entre elles est encore là, insista Méten.

— Rien ne permet de soupçonner notre père pour les deux autres. Elles ne reviendront pas témoigner.

— En tout état de cause, Ipour méritait la mort, décréta Méten en se retournant vers la fenêtre.

— Je ne suis pas comme lui. Même si sa véritable nature était découverte, le Conseil des Prêtres me désignerait.

— Alors, mettons Huy dans le secret !

— Plus vite il partira et mieux cela vaudra. Nous n’avons que faire de son aide. Nous purgerons cette ville du mal qui la ronge pour la présenter, purifiée de sa souillure, à Horemheb. Tel était l’accord. »

Méten hocha la tête ironiquement.

« Oui. Et en contrepartie, le pouvoir nous reviendra. J’espère que tu te montreras ferme et résolu.

— N’en doute pas.

— Si Huy savait, il deviendrait notre allié. Nous n’avons rien à reprocher à son fils.

— Non ! On ne peut présager de l’avenir.

— Et c’est moi qui tremble devant des ombres ? railla Méten. En revanche, si Huy poursuit son enquête, les dieux seuls savent ce qu’il découvrira. Et s’il révélait à Kamosé ce que tu manigances derrière son dos, et derrière le dos d’Atirma…

— Cela, Huy ne l’apprendra jamais, coupa sèchement Sénofer.

— Si cela transpirait, notre cause en pâtirait.

— Cela n’arrivera pas.

— Le risque existera aussi longtemps qu’ils vivront.

— Atirma ne peut nous nuire. Que vaut sa voix ?… »

Ils furent interrompus par les aboiements des chiens. Sénofer se tourna avec irritation dans leur direction.

Ayant laissé Psaro dans le pavillon, Huy traversa les jardins du domaine pour se rendre à la résidence. À cette heure-ci, Kamosé se trouverait sans doute dans son bureau avec son secrétaire, pour terminer les affaires du jour. Huy voulait lui parler. C’était moins sa conversation avec Sénofer qui le tracassait que certains propos d’Ouserhet. Des ombres passaient fugitivement dans son cœur, où elles tissaient une sorte de trame sans qu’il pût capturer leur substance. Il songeait également, non sans curiosité, au navire aperçu, de loin, amarré à la jetée de l’armée. Ce bateau-là n’était pas de la Terre Noire. Kamosé avait-il eu vent de sa présence ?

Huy arriva sur la terrasse, qu’il longea vers la droite pour rejoindre la cour intérieure. Derrière lui, le soleil avait disparu sous l’horizon, laissant le ciel pareil à une voûte rouge brique. Il s’arrêta un moment et son regard se perdit au-delà du jardin couvert d’arbustes rabougris, mais tenaces. Au loin, dans les basses terres des marécages, le Fleuve se fondait dans la Grande Verte. Près du port, un navire – trop éloigné pour que le scribe pût l’identifier, mais sans doute le Taureau-Sauvage – hissait laborieusement sa voile jaune pour l’offrir au vent du Nord. Avec une lenteur presque irréelle, il s’engagea dans le courant. Même de cette distance, Huy distinguait de temps à autre les cris des marins, dont les voix fantomatiques résonnaient dans le crépuscule.

Il leva les yeux vers le ciel. La voûte immense recouvrait la Terre Noire tel un manteau. Chez lui, jamais elle n’avait paru si vaste, jamais elle n’avait promis tant d’horizons mystérieux. Alors d’où venait à Huy cette sensation d’être emprisonné ? Dans cette ville située aux confins du monde connu, où des navires partaient vers un néant marin, il aurait dû sentir renaître sa soif d’aventure et son émerveillement. L’occasion de vivre des expériences exaltantes n’était peut-être pas perdue à tout jamais. Pourquoi alors n’éprouvait-il que méfiance ? La mer ne lui inspirait rien de bon. Il avait envie de lui tourner le dos.

Mais une voix intérieure résistait farouchement à cette lassitude.

Il entendit un pas léger derrière lui et reconnut la jeune fille entrevue en compagnie de Kamosé, le jour de son arrivée. Elle avait un sourire engageant et un regard direct qui n’étaient pas ceux d’une servante ou d’une concubine. Même sa façon de marcher était détendue et assurée, à la limite de l’effronterie. Elle ne montrait aucune déférence à l’éminent visiteur de la capitale du Sud.

Elle était grande. Ses longues jambes et ses fesses musclées étaient moulées par sa robe légère, froncée sous la courbe ferme de sa poitrine et d’une étoffe aussi fine que la batiste. Sa peau avait la couleur du grès au soleil, et le châle à glands d’argent qui couvrait ses épaules larges révélait des bras vigoureux, ornés de cercles d’or au-dessus des coudes. Elle portait un étroit collier de turquoises, et autour du front un ruban blanc et ocre. Ses cheveux noirs étaient coiffés en une multitude de tresses, terminées par des perles multicolores avec lesquelles sa main gauche jouait sans cesse. Des bracelets d’or massif, incrustés de petits poissons en turquoise, soulignaient la minceur de ses poignets. Ses yeux noirs souriaient à Huy, de même que ses lèvres, mais ce sourire avait un pli narquois et ce regard une lueur de défi. Elle s’arrêta à moins d’un mètre de lui et l’observa, énigmatique, sans prononcer un mot. Huy lui retourna son regard, à la fois séduit et déconcerté. Était-ce, après tout, une jeune concubine ?

Elle se rapprocha encore d’un mouvement souple. Coincé contre le muret qui bordait la terrasse, Huy n’avait aucun moyen de s’écarter.

« Je t’ai déjà vu, dit-elle enfin d’une belle voix grave, semblant, par ces simples mots, orienter à sa guise tout ce qu’ils auraient à se dire.

— Moi aussi, je crois, répondit assez lamentablement le scribe. Je m’appelle Huy.

— Je sais. Moi, je suis Hémet. »

Il attendit qu’elle lui en apprenne plus, se souvenant d’avoir entendu prononcer ce prénom par Kamosé. Il se rappela aussi le coup d’œil excédé que le gouverneur avait échangé avec Chérouiri. Mais Hémet se taisait, sans pour autant détacher son regard du sien. Il eut conscience de l’énergie déclinante du soleil ; le ciel en s’assombrissant prêtait aux yeux de la jeune femme une nuance indigo. Huy se força à rompre le charme en tournant la tête vers le Fleuve. Il fut surpris de voir que, déjà, le Taureau-Sauvage disparaissait au loin parmi les fourrés de papyrus.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? » interrogea Hémet.

Il y avait dans sa voix, comme dans la formulation de sa question, un côté enfantin et naïf qui intrigua le scribe. Elle était vêtue à la manière d’une adulte et ne portait plus la Boucle de l’Enfance, cheveux roulés sur l’épaule gauche. Pourtant, à cet instant, elle avait l’air d’une fillette. Quelle comédie lui jouait-elle ?

« Tu ne le sais pas ? répondit-il d’un ton surpris. Je cherche mon fils.

— Héby.

— Oui.

— Je le connaissais. C’est à moi que tu aurais dû t’adresser en premier. »

Dans un mouvement de dignité blessée, elle fit quelques pas pour se placer de l’autre côté de Huy. Son visage fut baigné par la lumière mourant à l’occident.

« Je m’adresse à toi à présent. Parle-moi.

— D’abord, tu devras résoudre une énigme.

— Laquelle ?

— Devine qui je suis.

— J’espérais que tu me le dirais.

— C’est toi, le grand enquêteur ! » répliqua-t-elle, un sourire moqueur aux lèvres.

Huy ne pouvait comprendre pourquoi elle le taquinait ainsi. Quel âge avait-elle ? Dix-huit ou dix-neuf ans, sans doute. Elle n’était plus une enfant. Malgré lui, il eut envie de jouer à ce petit jeu.

« Il faut me donner des indices. Vis-tu ici ?

— Non.

— Mais tu y habitais, jadis ?

— Oui. »

Aussitôt, Huy comprit. Son visage dès l’abord lui avait paru familier, mais le nez et le front possédaient une beauté toute féminine, bien loin de la force virile, voire rude que ces mêmes traits conféraient au visage de son père.

« Tu es la fille de Kamosé », affirma-t-il tranquillement.

Déçue qu’il eût deviné si vite, elle hocha la tête en silence et détourna les yeux.

« Tiendras-tu ta part du marché ? demanda Huy.

— Qu’est-ce que c’était, déjà ? »

Son attitude avait changé du tout au tout et son ton maussade n’exprimait plus que l’ennui. Elle contemplait le Fleuve comme si elle eût voulu l’assécher, transformer le Delta en désert.

« Parle-moi de mon fils. Est-il de tes amis ? »

Hémet réfléchit longuement, puis elle tourna son regard vers lui. À nouveau, la nuance de ses yeux s’était modifiée : cette fois ils étaient d’un gris opaque.

« Héby était un homme juste et bon. Crois-le, quoi que tu entendes. »

Ses mots poignardèrent Huy, lui infligeant une douleur qu’il n’aurait jamais crue possible.

« Pourquoi parles-tu de lui au passé ?

— Mais tu sais qu’il est mort ! répondit-elle en le considérant avec sollicitude.

— Selon les apparences, toutefois sa mère le croit vivant. »

Elle faillit balayer cet argument avec l’impatience de la jeunesse, mais elle se ravisa et promena machinalement un doigt sur le muret de la terrasse.

« Mon père ne nous a pas présentés.

— Il n’en a pas eu l’occasion, du fait que tu ne vis pas ici. »

Il avait envie d’en savoir davantage sur elle et se demandait s’il n’avait pas trouvé une alliée, mais il ne voulait pas la brusquer. Avec elle, il fallait avancer pas à pas, attendre qu’elle fût prête. Alors seulement elle se livrerait. Pour l’instant, ses yeux reflétaient sa réserve.

« Tu as raison. D’ailleurs, cette maison n’a pas longtemps été la mienne. Je me suis mariée peu après que mon père se fut installé ici. Mon époux est Atirma, le propriétaire terrien. C’est l’un des hommes les plus riches de la ville, malgré son jeune âge.

— Tu habites à la cité de la Mer ?

— Oui. Mais nous avons également une résidence à la campagne. »

Hémet se vantait-elle ? Quel but poursuivait-elle ?

« Il est très puissant », ajouta-t-elle en fixant Huy droit dans les yeux.

Dans toute son attitude, Huy discernait encore une coquetterie narquoise, avec cependant une certaine nuance. À tort ou à raison, il aurait juré que, de façon à peine voilée, elle lui adressait un avertissement – ou une menace.

La cité de la mer
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